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samedi 24 décembre 2016

ARCHIVE 77 : Quand Oldfield était décrit comme un ermite prodige inclassable (par Hervé Picart)


Et j'aurais envie d'ajouter que ça n'a finalement pas tellement changé... Mike Oldfield reste aujourd'hui un ovni dans le monde de la musique, un surdoué, mais peut-être pas si solitaire que cela. Les années 80 auront prouvé qu'il sait aussi s'entourer et faire confiance aux talents de ses compagnons de studios, et sur les routes. Plus récemment, il a aussi montré un réel besoin de communiquer avec ses fans à travers les réseaux sociaux. Jamais on ne se sera senti aussi proche de son sanctuaire musical. Toujours est-il qu'en 1977, Mike Oldfield se faisait encore très discret. Aucune tournée à son actif, de rares interviews dans lesquelles il ne répondait que par oui ou par non, le multi-instrumentiste alors âgé de 24 ans était réfugié dans sa villa-studio, loin des journalistes qui n'arrivaient décidément pas à résoudre le mystère Oldfield.

Best 110 - sept 77

Voici donc la retranscription complète d'une chronique écrite par Hervé Picart, qui tente de décrytper la musique du mystérieux Mike Oldfield, alors qu'il avait déjà sorti ses trois premiers albums instrumentaux, dont le dernier en date : Ommadawn, deux ans plus tôt. Un article publié par le magazine Best (n°110, sept 1977) dans lequel on revient aussi sur son grand succès de 1973, et les réactions "à chaud" envers ses deux albums suivants...

(Pour rester dans les archives du passé je vous invite également à redécouvrir deux des premières critiques françaises au sujet d'Ommadawn en 1975, par-ici)


SEUL

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Voici venu le temps des loups solitaires  
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 Ils font tout par eux-mêmes. En partie grâce au miracle électronique du dieu synthétiseur, ils remplacent à eux seuls tout un groupe. Ils composent, enregistrent, arrangent, produisent, et toujours en solitaires, toujours maîtres absolus de leur création. Hervé Picart vous présente cette nouvelle race de musiciens en pleine croissance et eux-mêmes exposent les raisons de leur choix pour cette voie nouvelle, avec parfois le refus de certains de s'y engager. Le débat est ouvert : la musique sera-t-elle individuelle ou collective ?

Depuis « Tubular bells », qui fut sans doute la première démonstration qu'un homme seul pouvait aisément remplacer tout un groupe, on a vraiment peu parlé de Mike Oldfield. La raison en est simple d'ailleurs : Oldfield est un asocial, un ermite férocement attaché à la solitude. Il refuse les interviews et la plupart des relations sociales. Terré dans sa maison du Herefordshire où il s'est fait aménager un studio 24 pistes grâce au mont d'or que lui rapportèrent les cloches tubulaires, il ne voit personne et vit retranché dans sa musique et ses scrupules de perfectionniste. Drôle de bonhomme que cet Oldfield. L'on comprend dès lors pourquoi il renonça très tôt à participer à un groupe, le dernier en date étant le « Whole World » de Kevin Ayers. Extrêmement introverti, il ne peut concevoir la création musicale que par rapport à lui-même. Il ne faut chercher aucune autre raison à la solitude de sa quête musicale.

Comme pour se distinguer encore d'avantage, Oldfield est le seul solitaire à ne pas recourir au synthétiseur. Véritable touche-à-tout, il joue de nombreux instruments, tant à cordes, à claviers, à percussion qu'à vent. Et avec un égal talent dans toutes ces disciplines. Cela a d'ailleurs fait oublier qu'il est avant tout un prodigieux guitariste qui, tout comme Fripp, s'est fabriqué un son bien à lui, à la foi humide de lyrisme et raidi d'électricité, chantant comme une mandoline amoureuse et exaspéré comme une overdose psychédélique. Ecoutez « Ommadawn » et vous comprendrez quel exceptionnel instrumentiste est ce garçon.

Oldfield fait d'ailleurs figure d'enfant prodige car il n'avait que dix sept ans quand il composa « Tubular bells », cet énorme succès dont la renommée tua un peu dans l'oeuf ce qui aurait pu être énorme. « Tubular » fut en effet accommodé à toutes les sauces, de « l'exorciste » à la navrante version symphonique, on en mangea à tous les repas, on exigea une suite. Et cette suite, « Hergest Ridge », parce qu'elle n'avait plus la fraîcheur du premier chef d'oeuvre, ni non plus son humour, (composante très importante du « Tubular bells » dont les séquences ne sont qu'une suite de clins d'oeil amusés), fut aussitôt dénigrée, ce qui n'était d'ailleurs pas illégitime car si la musique d'Oldfield demeurait aussi belle, légère comme de la gaze, elle était plus superficielle, à la limite fade car sans fond réel. Et l'on enterra Oldfield, l'enfant prodige. Lui, plongé si jeune dans ce tourbillon incandescent du showbiz et du succès, vieillit en accéléré. Il a aujourd'hui 24 ans et son regard semble celui d'un homme de trente ans. On l'oublia donc et peu nombreux furent ceux qui s'aperçurent qu'« Ommadawn », son troisième disque, était une petite perle, un grand moment de fraîcheur et d'émotion, avec derrière la joliesse des mélodies comme une traînée de mélancolie qui teintait le tout d'une réelle émotion.

La musique d'Oldfield a le désavantage de n'appartenir à aucune des catégories en usage dans la musique actuelle. Fondée en grande partie sur le folklore britannique, elle revêt volontiers des parures joliment désuètes mais elle sait aussi planer en douceur, sans renfort aucun d'évocation spatiale, rien qu'en surajoutant des myriades d'arpèges et en faisant couler un peu d'électricité folle sur des jonchées d'orgue pur. Ne se préoccupant guère des alibis, Oldfield s'est toujours contenté de faire de la jolie musique, évitant de se mêler aux joutes de son temps. Implicitement, on lui en veut de ce repli sur soi. Il quintessencie dans son attitude d'ermite tout ce que la création solitaire peut avoir d'un peu méprisant vis à vis d'une société qui fonde comme un de ses principes la recherche de la communication entre êtres. Oldfield ne vous parle pas, il vous demande à la rigueur de le comprendre et d'accepter sa solitude. Ce n'est pas si facile mais sa musique, si cristalline, si génératrice de rêveries est sans doute pour lui la meilleure façon pour lui de faire comprendre pourquoi il veut rester seul. De fait, elle semble malgré tout si sereine qu'on se dit que c'est peu être loin de la cohue, tout au fond de soi, que se trouve le refuge.

Hervé Picart
Best n°110, sept 77, p.24

Merci Georges !

Forum

2 commentaires:

Francis Broka a dit…

Merci. J'avais lu cet article en son temps. Et à l'époque j'ai acheté plus d'un LP grâce à Hervé Picart.

Anonyme a dit…

"sa musique, si cristalline, si génératrice de rêveries est sans doute pour lui la meilleure façon pour lui de faire comprendre pourquoi il veut rester seul. De fait, elle semble malgré tout si sereine qu'on se dit que c'est peut être loin de la cohue, tout au fond de soi, que se trouve le refuge."

Oh... joli ! J'approuve.